Paparazzi

16 Août 1993, je suis confortablement assis dans l’A320 d’Air France qui m’amène pour la première fois à Budapest. Je n’ai toujours pas compris pourquoi, ce jour-là, l’agence qui s’est occupé de mon billet d’avion m’a procuré une place en Business, toujours est-il que je suis beaucoup mieux placé que je ne l’imagine. Après que l’avion ait atteint son altitude de croisière, je remarque plusieurs passagers se lever pour venir saluer la personne assise directement devant moi. Et le manège va continuer une bonne partie du vol. J’ai beau me tordre dans tous les sens, je devine un homme d’une quarantaine d’années, cheveux longs et fournis mais, rien à faire, pas moyen de le reconnaitre. C’est avec une attention particulière que je cherche à voir son visage lors du débarquement mais rien n’y fait. Même si ses traits ne me sont pas inconnus, l’illustre le reste. C’est au moment où je me lève de mon propre siège que je remarque la présence de sa carte d’embarquement restée à la place qu’il vient juste de quitter. Je n’hésite pas une seconde et saisit, le plus discrètement possible, l’unique pièce à conviction qui va me permettre d’élucider le mystère. Mais oui ! Mais c’est bien sûr! Ah, c’est drôlement plus facile quand on le sait:

Jean-Michel Jarre !

Le Swiget, un des festivals les plus couru d’Europe de nos jours, existait-il déjà voici plus de vingt ans? En tout cas, le célèbre artiste venait bien donner un concert à Budapest. J’apprendrais quelques jours après qu’il devait aussi se produire à Montauban le mois suivant et ne manquerais pas de m’y rendre, comme pour y retrouver une vieille connaissance. Je me souviens très bien avoir pensé, lors du concert, quelque chose du genre: ahaha, j’ai toujours ta carte d’embarquement. Ça valait bien un autographe. Et puis, son titre phare m’était prédestiné : Oxygène

Je suis de retour à Budapest depuis hier. Trop tôt cette fois pour envisager d’aller au Swiget où vont se produire entre autres Stromae, Placebo, Lili Alen ou encore London Grammar mais bon, une nouvelle fois mon déplacement est professionnel. Heureusement, l’enchainement de mes rendez-vous va me permettre de passer le week-end sur place. D’aucuns seront venus pour voir le Grand Prix de Formule 1 qui a justement lieu ce week-end, mais je vais plutôt apprécier de déambuler sans autre but précis. Enfin, c’est ce que je crois.

La ville est séparée en deux par le Danube. Rive droite, en hauteur, le Château, côté Buda d’où l’on a une vue imprenable sur le côté Pest. De magnifiques ponts enjambent le fleuve au nom évocateur. La Château est une petite ville à lui tout seul et je déciderai de visiter le musée. Je laisserai de côté une galerie consacrée à Toulouse Lautrec que j’aurais tout loisir d’aller (re) voir à Albi pour me concentrer sur une exposition au titre alléchant : « Dada et les Surréalistes ». Une heure de bonheur à admirer des Dali, Miro, Man Ray et autres Magritte. L’intitulé de l’exposition n’est pas usurpée tant l’imagination des Hommes semble parfois ne pas avoir de limite. Il est difficile de transmettre un ressenti, une impression de plaisir, un sentiment de plénitude. Visite rafraichissante intellectuellement qui me préparera à affronter une ville où les températures le seront bien moins.

 

Après un break, je traverse pour la troisième fois le pont Szechenyi qui donne directement sur le Palace Gresham. Vu la foule de curieux et les voitures qui font des allées et venues, je soupçonne que c’est l’endroit choisi par certains Pilotes de F1.

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J’arrive un poil trop tard pour voir s’engouffrer une célébrité dans une voiture qui démarre aussitôt en trombe. Les aficionados alentours se montrent, tout excités, les photos volées au passage à grand renfort de cris de joies. Je reste un instant pour ressentir l’ambiance de ces moments étranges où l’on croit avoir volé un bout de paradis, un instant d’infini. Certains font le Monde, d’autres le rêvent.

Après m’être immergé dans l’ambiance des rues, des musiques aussi diverses que les restaurants qui jalonnent les allées piétonnes, je fini par tomber sur un nouvel attroupement près d’un restaurant. J’arrive à mon tour à voler quelques photos de Nico Rosberg.

Nico Rosberg (à gauche)

Nico Rosberg (à gauche)

Après Jean-Michel Jarre, je vais finir par croire que la Hongrie me porte à devenir Paparazzi.

Plus tard, en regagnant mon hôtel, je passe à nouveau devant le Palace Gresham. Les fans sont toujours là. Je pose un instant et qu’elle n’est pas ma surprise de voir deux hommes arriver en footing. Tignasse blonde, chemise blanche, Nico Rosberg est immanquable quand on l’a repéré une heure au paravent. Le champion passe devant le Palace et continue sa route à bonne allure. Si je l’ai immédiatement reconnu, les fans ont le temps de retard qui leur sera fatal. Avant qu’ils ne réalisent, il est déjà trop tard pour engager une course poursuite. Nico est déjà loin. Je le vois s’arrêter à un feu rouge pour piétons, faire une bise à une fille qui a su profiter de l’aubaine, passer sans s’arrêter devant le Sofitel (on ne sait jamais !) et filer vers l’Intercontinental avant de disparaitre.

La vie de Star doit être parfois bien compliquée. J’ai eu l’occasion d’y goûter, dans une toute autre mesure bien sûr, après mon expédition à l’Everest. Quand tout est encore frais dans les mémoires, quand les journalistes vous appellent encore pour vous demander ce que vous pensez de tel ou tel exploit, de tel ou tel drame ou accident. Quand vous vous sentez regardés, quand le Ministre des Sports vous serre la main et vous félicite. Lamour, toujours Lamour. Puis vous retombez dans l’anonymat et c’est très bien ainsi. Vous l’avez eu votre petit morceau de gloire mais il était finalement si petit que vous ne risquez pas de tomber de bien haut.

J’ai cependant une anecdote amusante à ce sujet. Quelques mois après l’Expédition, je déjeune près de chez moi avec mon ami Bernardo, l’Uruguayen dont j’ai parlé ici même dans un article récent. A la fin du repas, la patronne ramène ma carte de crédit en me disant : 

« Vous êtes M. Pollini ? Celui qui est allé à l’Everest ? »

« Oui c’est bien moi. » (bon, aussi, c’était écrit sur ma carte de crédit, ça aide !)

Et la voilà m’expliquer que son fils faisait partie de l’école qui m’avait suivi au quotidien, lors de l’Expédition, et la voilà lancer des M. Pollini par-ci, des Everest par-là, et le manège dure cinq bonnes minutes.

Bernardo comprends à peu près le français, mais là, il n’a pas vraiment tout suivi. Il ouvre de grands yeux incrédules devant l’admiration que semble me porter la patronne du restaurant, et son imagination fait le reste. Je deviens tout à coup à ces yeux, le nouvel Hillary, un héro qu’il a peine à admettre qu’il connait et se paye même le luxe de déjeuner avec.

Il est des moments ou épater quelqu’un ne mange pas de pain quand la situation s’y prête.

Une fois que la dame eut tourné les talons, je pris un air le plus sérieux possible avant de lui jeter en pâture la phrase qui va l’achever :

« Depuis que je suis rentré en France, c’est tous les jours comme ça ! ».

Je ne sais pas lui, mais moi, j’en ri encore.

Je vais bien profiter de Budapest durant deux jours. J’aime ces lieux cosmopolites où l’on entend toutes les langues s’exprimer, où l’on ne comprend pas le langage local, l’écriture. Je sais juste dire « bonjour » et « merci » en Hongrois, juste de quoi dire plus qu’un sourire en somme. Lors de la visite du Château, on vous met un bracelet autour du poignet afin que votre contribution financière soit bien visible. Lorsque la jeune fille chargée de me barder du fameux attribut m’a dit « vous me donnez votre main ? », il semblerait que la façon dont j’ai répondu « Oh oui ! » ait été apprécié de ses petites collègues. Rires et sourires entendus, j’aime ces moments partagés.

Il fait bon vagabonder, de places en églises, de basiliques en rues désertes, éviter ici un vélo, ailleurs un roller, se faire dépasser par un enfant en trottinette dont le « vroum » qui sort de sa bouche fait écho aux bolides sur un circuit à une dizaine de kilomètres à peine. Là, les Rosberg, Hamilton et autres Alonso ou Grosjean, jouent leurs titres, leurs vies. A présent que je fais partie du milieu, je peux apprécier. Mais que va donc me réserver la ville comme nouvelle surprise aujourd’hui ?

Pour certains, l’évasion du quotidien sera la Nature, la Montagne. J’ai la chance de pouvoir faire le contraire.

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